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A propos des baraques sur la route enregistrer pdf {id_article}
jeudi 9 juin 2005
par DISARBOIS
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A propos de baraques sur la route

Dans ma baraque en bois

(Paroles du chansonnier populaire Ific MOAL, citées dans l’ouvrage ""J’ai vécu en baraques").

Refrain

Dans sa baraque en bois

On est comme chez soi

Très heureux et content

Toujours en attendant

Même lorsqu’il fait froid

Quand souffle la grande tempête

On entend la chansonnette

Le refrain plein d’entrain

Du Brestois qui ma foi

Habite dans une baraque

Tout en bois

(
Sur la route de l’Argonne à l’Aube, la guerre a laissé des traces des souffrances infligées aux civils : « Mercredi 9 août 1916. Villers aux Vents où nous passons la nuit est un village d’accès difficile : point essentiel pour des brancardiers traînant leurs brouettes. Le village complètement détruit par l’incendie devait être charmant en temps de paix. Les habitants logent dans des baraques construites par les Anglais ». Les baraques « fleuriront » dans les villes et villages sinistrés, souvent bien rudimentaires, à Beuvraignes, à Craonne et ailleurs. Il y aura des baraques tout au long du siècle. Il y aura des baraques de sinistre mémoire mais il y aura des baraques plus joyeuses : les baraques de l’espérance, des baraques pour reloger les sinistrés, même si ce n’était pas le grand luxe, en attente d’un bon logement et ces baraques-là passent sous les yeux de Jean à toutes les époques, symboles des épreuves que doivent subir les hommes victimes de la guerre, sinistrés et réfugiés.
Trente-deux ans plus tard en effet, Jean découvre sa ville natale en baraques, en 1948, quand il vient en congés, après sa très longue absence, de quatorze ans ! Il voit Brest dans l’état où il a vu Clermont en Argonne, et Neuvilly et Vauquois et toutes les villes et les villages de la Somme, et les villages de l’Aisne et Beuvraignes, et St Quentin le 28 octobre 1918 : « Pas une maison intacte, toutes plus ou moins démolies. Quel travail pour réparer cela ». Comme Jacques Prévert, il a vu Brest « dont il ne reste rien », et il confie sa peine à Mr Eckendorff : « Cela fait mal au cœur, écrit-il, de voir tant de désastre, tant de démolitions, mais il faudra des années pour lui donner un aspect de ville sur un plan nouveau. En attendant la population habite des baraques, réparties par groupes en divers endroits de la banlieue brestoise. Rien que sur le terrain de ma commune cinq groupements de « cases », abritent des réfugiés et des sinistrés. Le moral est bon, mais ce n’est pas la maison de famille comme autrefois. Cela viendra, espérons-le, car on travaille ferme à la reconstruction ». « Quel travail pour réparer cela ! ». On travaille ferme en effet à la reconstruction, comme il aura fallu le faire dans tous ces lieux pris dans la tourmente des combats, qui ont fait de leurs habitants des réfugiés. A Brest, de 1945 à 1975, 40000 personnes ont vécu en baraques. En 1944, il a fallu de toute urgence héberger la population brestoise de retour dans la ville. Alors on a construit 3000 baraques « représentant 4000 logements répartis en 25 cités ».

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Maquette baraque Française
Par Mme Salou

Maquette de baraque type française car il y a aussi de belles américaines, réalisée par Mme Salou Marie-Louise

A six ou huit dans une baraque

« On vivait pour la plupart à six ou huit dans une baraque. Nous n’étions pas malheureux pour autant. Pour les couples sans enfants la baraque était alors partagée en deux, un couple habitait une pièce, le second en occupait les deux autres...On pouvait voir des jardins joliment fleuris devant les baraques qui donnaient de la gaieté à un environnement parfois austère... »

(Récits et souvenirs. J’ai vécu en baraque »).

Une ville en bois

Une autre histoire de baraques

A Brest, pendant la Grande Guerre, on vit s’élever encore d’autres baraques mais pour d’autres fonctions. On vit débarquer des soldats de toutes les nations. Place de la liberté des Kabyles étaient casernés dans des baraquements, des Chinois rue de l’Elorn. Et on vit surgir aux portes de Brest, à Pontanezen, une véritable ville de baraques, une ville en bois en un temps record pour accueillir des milliers de soldats qui venaient nous aider à « chasser le Boche ». Et voilà que les Brestois voient des Cadillac et des films de Charlot des cow-boys et des rodéos. Le western est apparu au bout du monde. Mais ceci est une autre histoire, à laquelle Jean fait aussi allusion quand avec ses parents, lors d’une permission de 1918, ils vont au port de commerce voir les travaux exécutés par les Américains. Ils l’avaient promis, ils étaient venus. En juillet 1917, on lisait dans La Dépêche de Brest :

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La Dépêche de Brest
Article de presse, juillet 1917

Le port, comme la zone de « Ponta », était devenu une véritable ruche où s’activaient des milliers d’ « engineers », d’hommes du génie, pour agrandir le port de Brest, pour lui permettre de recevoir les grands bateaux, comme ce paquebot géant, le Léviathan, ancien Vater Land, 54000 tonnes, 280m de long, d’où débarqueraient des centaines de milliers de soldats et des tonnes de matériel et de marchandises, qu’il faudrait transporter sur le front. Il y aurait aussi une gare, des voies nouvelles, mais comme ce n’était pas suffisant, tout cela se prolongerait par les travaux de la commune voisine de St Marc. En effet, pendant l’été et l’automne 1918, il aurait fallu 7 ou 8 trains par jour pour transporter les troupes et éviter ainsi de trop charger le camp de Pontanezen et le port de commerce ne pouvait en fournir que 4, d’où la mise en service à St Marc d’une nouvelle gare d’embarquement, sur l’emplacement de Kermor Casino. « A partir de la mi-septembre, la base reçut quotidiennement du grand dépôt de matériel construit par l’armée américaine à Gièvres (Loiret cher) une rame de 50 à 60 wagons, ce qui permit d’améliorer la situation » (Claude Hélias. Cahiers de l’Iroise). Et un camp, constitué de baraques démontables en bois fut installé pour loger les dockers noirs au lieu-dit Forestou et sa capacité sera portée à 4000 hommes. Ainsi les baraques ont logé une immense entreprise américaine et les Brestois écarquillaient les yeux devant tant de richesses et de puissance déployées.

On raconte que faire de Brest le port de l’Europe, c’était le rêve des Américains : New York ne serait qu’à cinq jours de Paris par les nouveaux paquebots et une nouvelle voie de chemin de fer. Tout le monde passerait ici d’un continent à l’autre. Mais, observe-t-on, « c’était un « rêve américain ».

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Engineer

Réfugiés de toujours.

« Un couple de vieux, pitoyables : l’homme a sur le dos une hotte énorme pleine à crever ; la femme porte au bout de chaque bras une grande corbeille d’osier que recouvre une serviette ; ils vont vite, les yeux pleins de détresse et d’épouvante, et se retournent, se retournent encore, vers leur maison qu’ils n’auraient pas voulu quitter, et qui n’est plus maintenant, peut-être, qu’un tas de décombres fumants ». (Ceux de14. Maurice Genevoix).

C’est plus largement le sort des civils dans la guerre que déplore Jean Kerjean. Comme à Sommaing, où son bataillon fait étape, le mercredi 4 décembre 1918, certains ont vécu durement l’occupation allemande. Et des milliers d’autres sont devenus des réfugiés. Le 24 janvier en Belgique, à Audenarde, il doit passer une nuit glaciale dans un des wagons à bestiaux du train dont la locomotive était tombée en panne. « C’était lamentable, écrit-il de voir ce pauvre train, composé de wagons à bestiaux, avec un peu de foin, et comme voyageurs de pauvres gens mêlés aux soldats, probablement des réfugiés, qui rentraient chez eux. Heureusement qu’un wagon spécial pour nous fournir café chaud, pain et vin, avait attelé notre train ». Condamnés à l’exil les sinistrés des guerres, laissant aux combattants la zone des armées, les terrains dévastés, où les oiseaux ne chantaient plus. Ils se réfugiaient à l’intérieur, ils allaient même très loin, dans des régions qu’ils ne connaissaient pas, où ils ne seraient pas forcément toujours bien accueillis.

En août 1914, « les routes, au nord-est de Paris, sont encombrées de réfugiés à pied, en automobiles, en voitures de toutes sortes, qui font route vers la capitale ». (La Dépêche de Brest). Ils viendront du Nord, du Pas de Calais, ils viendront de Belgique, et de la Somme. Certains embarqueront sur des transatlantiques comme le Lorraine et les quais de la Rochelle en recevront 100000. D’autres venant de ces zones de guerre, rentrent par la Hollande ou la Suisse, dont 30000 Lillois de 1915 à 1918, envoyés dans le Tarn ou la Garonne. De nombreuses régions de France accueilleront des réfugiés. Jean avait signalé « des locomotives belges réfugiées en France ». On peut supposer qu’elles avaient tiré des trains remplis de réfugiés, venant de Comines, de Malines, d’Anderlecht, de Bruges, de toute la Belgique sinistrée ! « Ils auraient été 30000 à être accueillis dans le Morbihan, indique l’ouvrage collectif de l’association « Mémoire du canton du Faouët » : « 1914-1918. Des champs aux tranchées ». En mai 1915 en particulier, un convoi de 800 réfugiés en provenance d’Ypres, arrive à Pontivy. Chaque commune reçoit son contingent... ». Et il faut s’occuper de tous ces gens, les héberger, les loger, les nourrir, en attendant que le gouvernement leur octroie une indemnité de subsistance. 1er novembre 1914, on lit dans La Dépêche de Brest des annonces manifestant la présence des réfugiés dans notre ville venant de Belgique, de Comines, d’Anderlecht, de Malines, de Bruges, demandant des nouvelles de leurs proches.

L’histoire balbutie, elle reproduit sans cesse les mêmes tragédies. Parmi d’autres témoignages d’une revue du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés, je lisais le récit d’Amra, une petite bosniaque de 13 ans qui avait dû fuir son pays pour échapper aux tueries de années 1990 : « C’était si beau la Bosnie, racontait Amra. Mais la guerre a éclaté. J’ai vu plein de gens mourir et des maisons qui prenaient feu. On ne savait plus où dormir. C’était vraiment terrible ». Ils ont pris quelques bagages. Ils ont gagné la Croatie, ont embarqué dans un bateau vers Gasinci, « pour arriver enfin dans un centre de réfugiés, où il y avait déjà 3000 personnes, où ils vivront deux mois, où ils auront tout juste de quoi manger et d’où ils partiront finalement pour la Suisse « mais ce n’est vraiment pas facile de vivre avec 21 francs suisses par jour et par famille ! ». Où est-elle maintenant, Amra, qui voulait aller en Amérique, à Boston, où vivait son groupe de rock préféré, mais qui ne voulait pas partir sans sa sœur Elma dont elle avait été séparée ? Des témoignages de ce genre, de ces enfants qui racontent les guerres et les massacres, et l’exil forcé, « les histoires vraies » de toutes ces populations déplacées il pourrait y en avoir des centaines de millions, que ne pourront jamais rapporter tous les livres, comme il y en avait au temps de cette guerre affreuse, dont Jean a connu toutes les facettes.

Courrier international (n°711) rapporte un article concernant la Colombie : « Quarante ans de guérilla » de La Opinion Los Angeles : « Le peuple fantôme des déplacés » dans lequel la journaliste Gloria Helena Rey explique comment, fuyant les menaces des différentes factions, les « déplacés » colombiens sont de plus en plus nombreux, aujourd’hui près de 3 millions, contraints d’abandonner tous leurs biens, vivant sous la menace perpétuelle de représailles, de nouvelles violences. Et si ces gens décident de rester chez eux, « ils se retrouvent sous la coupe de la guerilla ou des paramilitaires ». L’Iran a accueilli plus de 3 millions de réfugiés afghans qui ont subi la famine, l’oppression soviétique, le règne des talibans. « Le fardeau économique est énorme, déclare le cinéaste Majid Majidi, réalisateur du film « Le Secret de Baran » car l’Iran a voulu leur donner des services médicaux, sociaux et aussi l’accès à l’éducation, dans l’indifférence des pays industrialisés ».

Et que dire de ces villes de toiles qui se dressent au-delà de frontières, à l’intérieur desquelles on n’a pas le droit de rester, où l’on vous massacre vos maris, vos frères. C’est loin, c’est tout près, à quelques heures d’avion, c’est en Afrique, au Soudan que ces crimes sont perpétrés et que des êtres humains sont contraints de venir s’agglutiner dans ces camps. On n’en finirait pas de montrer aux quatre coins de la planète ces victimes des tourmentes que savent si bien faire naître d’autres êtres dits humains, quand la nature sait déjà anéantir des centaines de milliers d’hommes dans de terribles cataclysmes, et nous ne sommes que d’impuissants spectateurs de la douleur d’autrui.

Emile Kerjean.

Notes et Commentaires des carnets de guerre de Jean Kerjean « Ma campagne 12 mars1915-7 février 1919 » : un enfant de Lambézellec dans les tourmentes du XXème siècle

 

P.-S.

Ce texte est extrait du mémoire d’Emile Kerjean, avec son aimable autorisation, pour les Amis des Baraques.