Accueil  > articles  > le bouguen  > le bouguen...souvenirs
Dernière mise à jour :
vendredi 4 avril 2014
Statistiques éditoriales :
164 Articles
Aucune brève
26 Sites Web
273 auteurs

Statistiques des visites :
78 aujourd'hui
120 hier
920008 depuis le début
LE BOUGUEN...Souvenirs enregistrer pdf {id_article}
vendredi 16 novembre 2012
par Louis Jézéquel
Nombre de visites : 7686


LE BOUGUEN ...Souvenirs !
Qu’avait donc de particulier ce quartier brestois avant que la grande tourmente de 39-45 ne vienne tout bouleverser ?
Avec mes souvenirs, je vais essayer de faire ressurgir, avant qu’il ne soit trop tard, un pass qui s’estompe inexorablement.

JPEG - 51.9 ko
La porte de la Brasserie en 1903
La porte de la Brasserie en 1903. A gauche : l’Harteloire et la rue Portzmoguer, à droite : le plateau du Bouguen et la route du Bouguen, au centre : le mur d’enceinte de la ville, avec sa porte d’accès, qui assurait la continuité des fortifications.

Les Fortifications.

Partie du Domaine militaire (Ministre de la guerre) elles avaient le profil classique des fortifications de type Vauban et s’tendaient de la valle du Moulin Poudre Kervallon, s’intgrant ainsi dans l’ensemble fortifi de la ville de Brest, perc d’un certain nombre de portes, dont l’une, la porte Castelnau, se trouvait au Bouguen. Elle a t dplace, aprs la guerre, entre la route du Bouguen et la rue de Lille. A l’origine elle tait flanque de part et d’autre d’un corps de garde. La porte elle-mme dbouchait sur un pont-levis, trs tt disparu et remplac par une construction fixe, qui se prolongeait, travers les douves, en direction de Lanrdec, par une chausse pave, en surlvation par rapport au fond des douves et borde de chaque ct par une balustrade mtallique. Cette chausse tait supporte, de chaque ct et sur toute sa traverse de la douve, par deux murs en maonnerie, percs de meurtrires De la porte elle-mme, sous la vote, droite prs de la sortie, un escalier en colimaon, en larges pierres de tailles, uses profondment par des gnrations de bidasses, permettait d’accder directement au fond de la douve.

-----

JPEG - 93 ko
Porte Castelnau

Porte Castelnau. Carte postale crite en 1909

Plus prs de la valle du moulin poudre, peu prs l’emplacement de l’actuel logement des tudiants, un petit tunnel en pente traversait les remparts et offrait galement un accs vers l’extrieur. A partir de l’t 40 ce tunnel, protg aux extrmits par des chicanes en mottes de terre, fut utilis comme abri par la population du Bouguen


Entre du tunnel conduisant aux douves, avant la construction des chicanes en terre.

De nombreux ouvrages militaires compltaient le dispositif de protection constitu par les remparts : un stand de tir semblable celui situ proximit du boulevard de Plymouth, deux poudrires, l’une arienne situe aux environs de l’entre de l’actuel stade, l’autre souterraine, non loin de la porte Castelnau, diverses casemates rparties le long des remparts, et une habitation avec jardin clos de murs, servant de logement de fonction au sous-officier de l’arme de terre, charg de la surveillance des fortifications et que nous nommions Gardien de Batterie.


Au fond d’une excavation de forme carre creuse prs de la porte Castelnau, avait t construit un lavoir de forme carre. L’ensemble, parois et sol, tait entirement maonn avec parements en pierre de taille. Il tait aliment en eau par une source trs pure dont le captage tait amnag proximit dans une chambre souterraine maonne et vote. Ce lavoir doit encore exister, enfoui sous des tonnes de dblais, aux environs de la salle des sports de l’UBO.

Brest a toujours t un grand port militaire. Ce qui est moins connu, c’est que Brest tait aussi une importante ville de garnison avec un ou plusieurs rgiments d’infanterie coloniale (RIC), cantonns dans deux casernes : Gupin et Fautras. Les douves des fortifications du Bouguen, proprit de l’arme de terre, taient le lieu idal pour y amnager un terrain de manuvre, dont un parcours du combattant , avec divers obstacles : fosss, murs etc.. C’est ainsi, qu’ la grande joie des gamins du quartier, on assistait de temps en temps au dfil des soldats, se rendant l’exercice, attaquant vaillamment, fusil sur l’paule, la cte du Bouguen. A partir de l’t 40 d’autres soldats, vtus de vert-de-gris, suivirent le mme chemin, leur pas rythm par des chants martiaux plusieurs voix, se rendant eux aussi dans les douves pour, sans doute, des exercices similaires. La joie tait remplace par l’amertume, et les chants, malgr une qualit indniable, avaient quelque chose de sinistre qui donnait froid dans le dos.

Comme dans toutes les fortifications de type Vauban, au-del des douves s’tendait une sorte de petite plaine qui, l’origine, devait tre compltement dnude, de faon obliger l’assaillant attaquer dcouvert. Sa limite Nord, correspond l’actuelle limite Nord de l’UBO et du btiment des archives. En 1939, cette plaine tait devenue un parc ombrag, couvert d’arbres splendides, plants distances rgulires, ce qui tmoigne de l’existence d’une fibre sylvestre (cologique ?) chez les militaires de l’poque. C’tait un vritable terrain de loisir populaire pour les Brestois. A la belle saison, on y venait pique-niquer en famille. On choisissait la proximit d’un arbre o une branche basse, suffisamment robuste, permettait d’accrocher la balanoire (escarpolette). Dans le langage populaire, ce lieu d’agrment tait appel La Digue .On allait se promener La Digue ! Cette appellation vient, peut-tre, du fait qu’une route, qu’on appelait d’ailleurs route de la Digue , longeait cette zone boise du Moulin Poudre Kervallon et donc dbouchait sur la rive gauche de la Penfeld o, mare haute, les baigneurs n’taient pas rares, ni les plongeurs qui s’lanaient du haut des passerelles pitonnes. Sur cette rive tait gar, dans une sorte de hangar en bois, le fameux canot de l’Empereur, (Napolon lll), expos Paris au Muse de la Marine. Mais ceci n’est plus tout fait Le Bouguen.


Vue de La Digue .En arrire plan, entre les arbres, on distingue Traon-Quizac.

++++
La prison, appellation officielle : Maison d’arrt.

Lorsque Brest une personne trangre au quartier voquait Le Bouguen , la premire image qui venait l’esprit, c’tait la prison. Evidemment, en matire d’image de marque, il y a mieux. Quant la population du quartier elle n’en tait pas plus affecte que s’il s’tait s’agit d’une usine ou d’un btiment administratif quelconque. Pour nous, les jeunes, il en manait comme une atmosphre de mystre mle de crainte. Le haut mur d’enceinte en maonnerie et la porte monumentale qui donnait sur la route du Bouguen y taient srement pour quelque chose.

Au-del du mur, des jardins taient mis la disposition des gardiens, dont quelques-uns logeaient l’intrieur de la prison. L’ensemble, prison et jardins, occupait l’emplacement de l’actuel stade municipal. La prison fut construite de1857 1859, en remplacement de l’ancienne gele qui se trouvait au Chteau C’tait la prison civile, la prison de Pontaniou tant la prison militaire.

Il en fut ainsi jusqu’ l’t 40, moment o l’occupant s’en appropria une partie pour y incarcrer des dtenus, qui eux n’taient pas des droits communs, mais des patriotes ayant ds le dbut de l’occupation, pris le parti de rsister. Il y a tout lieu de penser que, pour certains d’entre eux, leur combat s’acheva proximit, dans les douves, juste derrire la porte Castelnau, contre une butte de terre, o taient dresss les poteaux d’excution. Nous sommes quelques-uns avoir vu ces poteaux ensanglants dposs proximit des trous o ils avaient t dresss. Il y a des images qui ne s’effacent jamais. J’imagine souvent ces condamns, franchissant la porte Castelnau pour se rendre au supplice. Ils la voyaient, peut- tre, comme la porte de l’Au-Del. Dcidment, pour moi, la porte Castelnau ne sera jamais un monument comme les autres. Le temps est peut-tre venu de la rebaptiser autrement ?

La porte Castelnau (poterne) vue de l’intrieure des douves. Aprs avoir franchis la vote, les condamns descendaient par la rampe de gauche. Les poteaux d’excution taient dresss face la butte de terre dont on distingue le dbut derrire la rampe.

Dans la nuit du 1er au 2 juillet 1941, une bombe anglaise de forte puissance dtruisit la prison, provoquant la mort de sept personnes, dont quatre Allemands. Certains prisonniers russirent s’enfuir. Un tmoin se souvient, alors qu’il se trouvait dans l’abri dcrit plus haut, en avoir vu passer pour franchir les fortifications. Je me souviens parfaitement des patrouilles allemandes qui sillonnaient le quartier la recherche des fugitifs.


La prison du Bouguen aprs le bombardement du 1er juillet 41.

Les bombardements anglais dbutrent presque immdiatement aprs l’arrive de l’occupant. Ils taient le plus souvent nocturnes et cibls sur un objectif prcis, avec souvent un rsultat dcevant La prison comme objectif ? C’tait peu vraisemblable. Il me revint en mmoire que quelques jours avant le bombardement, me promenant sur les hauteurs du Bouguen donnant une vue plongeante sur la Penfeld, j’aperus, sous leurs filets de camouflage, accosts au quai rive gauche, trois sous-marins couples. A vol d’oiseau la prison se trouvait 2 ou 300 mtres. Etait-ce la vritable cible ? Sans doute, mais ceci n’est qu’une hypothse.

La prison ayant t dtruite, les dtenus furent transfrs dans d’autres tablissements pnitentiaires, probablement la prison militaire de Pontaniou en ce qui concerne les politiques. Les excutions n’en continurent pas moins puisqu’on sait qu’en 1944, 23 rsistants furent fusills dans les douves. Leurs dpouilles ne furent dcouvertes que longtemps aprs lors de la construction de la Facult. Incarcrs Pontaniou ils empruntrent vraisemblablement la route du Bouguen, et franchirent eux aussi la porte Castelnau.

Une question reste tout de mme en suspens : qui taient les fusills de 40 44 ? Esprons qu’un jour peut-tre, un historien y rpondra et que leurs noms iront rejoindre ceux gravs sur la plaque commmorative inaugure rcemment prs de l’IUT.

...et les habitants

Le quartier du Bouguen tait une enclave de la ville de Brest dans un triangle limit au nord-ouest par le terrain militaire des fortifications, au sud-ouest par l’Arsenal install dans la valle de la Penfeld, l’est par la valle du Moulin Poudre. C’tait essentiellement un groupe d’une trentaine de pavillons individuels parfois un tage, avec jardin pour la plupart, et d’un immeuble collectif, tout en longueur, d’un tage et sous-sol semi-habitable, avec quatre entres, le tout constituant une vingtaine de logements. Ce n’tait donc qu’un petit quartier de 200 250 habitants, situ dans Brest intra-muros, mais se donnant un peu des airs de ville la campagne.

-----
A part la prison, la seule habitation de la route du Bouguen, tait un caf, implant au mme endroit que le caf actuel. Il s’tait dot, dans un hangar attenant, d’un jeu de boules en bois sur deux alles en terre battue entoures de planches. Un peu plus haut, l’emplacement du parking actuel, se dressait, sur un monticule de terre, un majestueux chne plus que centenaire qui semblait garder l’entre du quartier. Ce caf tant le seul commerce, le lieu de ravitaillement le plus proche tait l’Harteloire et, au-del, les halles Saint-Louis et les commerces du centre ville. Les dplacements se faisaient pdestrement au moins jusqu’ la porte de la Brasserie, desservie par la ligne de tramway Lambzellec-Brest qui grimpait gaillardement la rue Portzmoguer. Il en allait de mme pour les coliers qui empruntaient, quatre fois par jour le trajet Bouguen-Harteloire et au-del. Assister aux offices religieux, qui avaient lieu l’glise Saint-Louis, paroisse dont dpendait le Bouguen, tait une vritable expdition.

Un escalier souterrain en deux tronons, reliait la porte de la Brasserie au sommet de la falaise. Il dbouchait peu prs l’emplacement du restaurant universitaire actuel. Le tronon suprieur a t combl mais la partie infrieure existe toujours.

La population du Bouguen n’tait gure diffrente du reste de la population brestoise sauf, peut-tre, une reprsentation ouvrire plus importante. Les opinions politiques, philosophiques ou religieuses taient, il me semble, aussi diversifies qu’ailleurs. Une majorit des habitants dpendaient de la Marine ou de l’Arsenal pour leur travail, comme beaucoup de Brestois.
En fait le Bouguen bnficiait (ou souffrait, selon les circonstances) d’un relatif isolement. Le pont Schuman n’tait encore qu’un projet lointain, et la cte du Bouguen, raide, empierre, borde d’un ct par un foss o l’eau cascadait les jours de pluie, n’tait gure engageante.

Pour cette raison sans doute, s’y tait crer une manire de vivre particulire. Tout le monde se connaissait et l’ambiance tait au respect mutuel, voir la solidarit. Un coup de main entre voisins tait normal. Les jeunes organisaient leurs loisirs en commun. Grce aux fortifications l’espace ne manquait pas. Des matches de foot taient improviss prs de la grande poudrire. Certaines soires ou aprs-midi de loisir, taient animes. Les jeux des enfants taient influencs par une nature trs prsente : chasse aux grillons (cri-cri) qui pullulaient, aux hannetons, cueillette de fleurs ou fruits sauvages : coucous, violettes, pervenches, mures, prunelles etc....Les grands organisaient des vires vlo. Dame, aprs la porte Castelnau c’tait la campagne, Guilers, St Renan, Le Conquet ou Portsall. Les plus jeunes avaient invent un jeu indit qui frlait la comptition : Le Grimp Aux Arbres . Les arbres recouvraient les fortifications (qu’on appelaient Les Forts). Ceux qui taient accessibles, ou certains d’entre eux, dans un parfait consensus, taient classs selon la difficult qu’ils prsentaient l’escalade. Au fond de la rue de Lille les habitants du btiment voisin, avaient amnag un jeu de Galoche qui se joue, je crois, avec des palets en fer. Mais ce jeu tait rserv certain initis.

La manifestation collective la plus importante de l’anne tait, sans conteste, le feu de Saint- Jean. Longtemps avant le 24 juin, profitant des longues soires printanires, les jeunes coupaient des branches d’arbres, et, dans un grand nuage de poussire, les tranaient jusqu’au bas de la rue de Roubaix o elles schaient en attendant la fte. Les enfants organisaient une collecte dans chaque maison pour acheter : ptards, feux de bengal, soleils et autres artifices de circonstance. Le soir de la St Jean, la tombe de la nuit, devant la population rassemble, le feu tait allum, la grande satisfaction de tous, au tas de branchage install au croisement des rues du Bouguen et de Roubaix.

Cette vie paisible, saine et somme toute agrable, se droulait dans l’ambiance et l’environnement crs par notre puissant voisin : l’Arsenal. (Comme l’appelait mon pre bretonnant depuis sa naissance en 1889, et non pas arsanailh , n’en dplaise certains ayatollah linguistes). Ou plutt l’arsenal du fond de Penfeld qui, cette poque, tait le cur de la construction navale. Sur la hauteur, le plateau du Bouguen, tait autant dire au balcon. En dessous, juste en dessous, derrire le mur qui longe la cte, la zone industrielle o se construisaient les coques des navires : l’atelier des btiments en fer (par btiments il faut entendre navires en fer par opposition navires en bois), o de tracent, se dcoupent, se forment tles et membrures, les deux cales de construction, dites, l’une, des croiseurs, l’autre des sous-marins, o s’effectue l’assemblage des coques.


En haut le plateau du Bouguen, avec gauche, la porte Castelnau, droite, la prison
.

A cette poque les coques taient rives. Les tles et membrures souvent formes la masse. On peut imaginer l’ambiance sonore dans laquelle le quartier tait plong tous les jours ouvrables. Cette ambiance nous tait devenue tellement familire que nous n’y prtions plus attention. Et puis, peut tre que dans notre subconscient, nous savions que ce bruit tait le bruit du travail des hommes, et que c’tait bien.

Et puis le 3 septembre 1939, la France entre en guerre. Quelques jours plus tard, par un bel aprs-midi d’t, les sirnes d’alerte entrrent en action, mugissement modul rptition d’abord, puis, aprs un silence, continu. Essai des sirnes, a-t-on dit. Mais qui laissait comme un malaise, une inquitude, une angoisse. C’tait la premire manifestation concrte de la guerre qui laissait prsager beaucoup d’autres. Bientt nos alliers Britanniques dbarqurent et dressrent leurs tentes dans les douves et sur les fortifications. Je me souviens d’une chenillette anglaise dvalant la cte du Bouguen dans un pouvantable bruit de ferraille.

la dbcle, le rembarquement de nos amis anglais accompagns de quelques volontaires franais...et l’ arrive des troupes d ’occupation, qui s’empressrent, videmment, de prendre possession des ouvrages militaires, dont les fortifications du Bouguen, et de les renforcer, c’est ainsi, qu’ peine arrivs, ils installrent, vers l’extrmit est de la rue de Lille, sur une butte de terre surplombant la valle du Moulin Poudre, une batterie de deux canons de DCA doubles affts qui, on ne tarda pas s’en apercevoir, tiraient par rafales de six coups. Les bombardements commencrent ds ce moment et devinrent de plus en plus frquents, au fur et mesure que les btiments de la Kriegmarine ralliaient Brest pour participer la bataille de l’Atlantique-Nord. L’occupant imagina alors, pour rduire l’efficacit des bombardements, ds le dbut de l’alerte, de recouvrir la ville d’un pais nuage de fume. C’est ainsi qu’on vit un soir s’installer en haut de la rue de Roubaix et au fond de la rue de Lille des camions l’arrire desquels taient installs trois fts quips d’une espce de lance, qui se mirent cracher une fume acide et cre. Le lendemain, la plupart des plantations et des arbres fruitiers des jardins environnants, taient dtruits

Les sjours de nuit dans l’abri devenaient de plus en plus frquents. On s’y rendait en courant, en vitant de respirer trop de fumigne, et esprant ne pas recevoir un clat d’obus de DCA, clats dont les gamins faisaient collection. A cet ge on s’adapte facilement. Mme les adultes finirent par s’habituer et, fatigus par ces nuits sans sommeil, les gens prfrrent rester chez eux, essayant de dormir malgr le vacarme de la DCA toute proche. C’est ainsi que nous surprit la bombe qui dtruisit la prison et provoqua des dgts importants aux maisons du quartier.

++++
Aprs ce coup de semonce,(ce n’tait pas tomb loin), certaines familles jugrent plus prudent de se rfugier la campagne. Et la vie se poursuivit ainsi, triste et morose, car ,malgr les nuits blanches et les restrictions surtout alimentaires, il fallait quand mme aller travailler. Le charbon faisant dfaut, les hommes du quartier se regrouprent pour dterrer de vieilles souches et les rduire en morceaux force de coins et coups de masse, ce qui permit pendant un certain temps d’amliorer le chauffage.

Afin de se procurer des logements confortables, les Allemands rquisitionnrent quelques maisons du quartier. Des familles furent expulses. La pression de l’occupant s’accentuait de jours en jours. Une sentinelle arme gardait la rue de Roubaix.

Avec l’entre en guerre de Amricains, les bombardements changrent de nature. Aux bombardements en piqu de la Royal Air Force, succdrent les bombardements de masse, haute altitude, hors de porte de la DCA, de l’US Air Force, qui inaugura aussi le bombardement de jour. Par un samedi aprs-midi ensoleill de fin 42 ou dbut 43, j’observais discrtement, avec un camarade, un groupe d’officiers allemands, qui s’exeraient au tir au pistolet dans le lavoir encaiss dont j’ai parl plus haut. L’alerte avait retenti depuis une demi-heure environ, un vrombissement croissant venait de l’ouest, accompagn du miaulement de chasseurs en piqu. Un combat arien se droulait au- dessus de nos ttes, la course vers l’abri le plus proche s’imposait. Les bombes commencrent siffler lorsque nous arrivions en haut de la rue de Roubaix, o nous vmes la sentinelle allemande plat ventre dans le caniveau, les mains sur son casque, son fusil ses cts. Nous avons littralement plong dans la cave de la maison pendant que la fureur se dchanait. Le bruit tait assourdissant, surtout quand la DCA voisine prit part au concert. La maison tremblait, la porte de la cave, qui donnait sur l’extrieur et coinait le plus souvent, n’arrtait pas de s’ouvrir, pousse par le souffle des bombes. Et le calme revint, brusquement. Nous sortmes prudemment. La maison qui se trouvait l’angle de la rue Portzmoguer et de la rue Latouche-Trville, tait en feu. Une autre bombe tait tombe quelques mtres d’un des canons de DCA, mais, (hlas), ne trouvant que de la terre meuble n’avaient clat qu’en contre- bas.

Ce type de bombardement se poursuivit plusieurs samedis de suite, ce qui a peut-tre influenc la dcision des autorits municipales d’vacuer les coles de Brest. Et c’est ainsi que le Lyce se retrouva Daoulas, la Croix rouge Landrvarzec, les Apprentis de l’Arsenal Pont-de-Buis, Le Collge St Louis Scar etc...et Brest sans enfants d’ge scolaire jusqu’en fin 44.

D’aprs des tmoins prsents pendant le sige de Brest en septembre 44, le Bouguen fut relativement pargn jusqu’aux derniers jours qui prcdrent la rddition des troupes allemandes. Une rsistance ultime s’organisa parti de la batterie de DCA qui attaqua, tirs tendus, les Allis pntrant dans la cit par Krinou. Un bombardement arien et terrestre d’une rare violence mis un terme dfinitif au combat. Des habitations du Bouguen, il ne restait plus rien...



Ce qui reste du logement collectif de la rue de Lille la libration.


L’Harteloire vue du plateau du Bouguen aprs la libration.

La libration de la plus part des villes de France fut vcue dans la joie et dans la fte. Ce ne fut pas le cas Brest, bien que tout le monde prouva un immense soulagement au dpart de l’occupant et au retour de la libert. Mais le dsastre tait trop grand. Devant les maisons dtruites, les larmes taient plus frquentes que les cris de joie. Il fallut attendre la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945 pour qu’une manifestation spontane se droula Brest. Ce soir l, je vis de La Cit (qui devint plus tard Place de la Libert), une foule immense remplissant perte de vue la rue Jean Jaurs, chacun tenant bout de bras une baguette de poudre allume. Une mer de feu qui criait sa joie : La guerre est finie ! La guerre est finie !!!

Le bilan de la catastrophe tabli, les responsables de la cit, politiques ou administratifs, se trouvrent, on l’imagine aisment, face des problmes gigantesques. Il s’agissait ni plus ni moins que de rebtir une ville entire. Ils prirent alors d’importantes dcisions : Construire une ville provisoire pour loger sur place le personnel ncessaire la reconstruction et la remise en marche de l’Arsenal et tous les acteurs conomiques indispensables. Pour raliser ce programme, il fallait trouver des terrains disponibles, c’est—dire publics. Parmi les surfaces appartenant l’Etat, les fortifications taient les plus importantes. Aprs accord des autorits concernes, il fut donc dcid de les raser. Cette dcision fut par la suite critique par certains Mais il fallait choisir entre la prservation d’un patrimoine architectural et historique intressant, et l’urgence de reloger une population ncessaire la rsurrection de la ville.

Et c’est ainsi qu’une ville de baraques apparut l’emplacement des fortifications niveles. Il en fut de mme pour le terrain de la prison o furent construit un ensemble de baraques amricaines qui prit nom de Bouguen-Est ! .Quant au quartier lui-mme il dblaya ses ruines et entreprit de rparer les rares maisons rparables et, petit petit, de se reconstruire. Cependant le nivelage des fortifications eut pour consquence d’ouvrir le quartier sur l’extrieur, vers cette ville provisoire laquelle il finit par s’intgrer. Une pharmacie, en baraque naturellement, vint mme s’installer en haut de la rue de Roubaix.


La poterne et le dbut des baraques

Vint enfin, aprs de longues annes d’existence, la disparition progressive des baraques,
remplaces par les btiments modernes de la Facult. Et le Bouguen, aprs avoir t un temps ouvert sur l’extrieur, se retrouva de nouveau enclav, cette fois-ci par le Savoir, la Science et la Recherche. Comme avant guerre, deux voies s’ouvrent vers le nord. L’une, pitonne, par le quartier tudiant de l’est, lui donne accs au pont Schuman et St Martin, l’autre, par la rue du Bouguen lui ouvre le chemin de la ville nouvelle de Bellevue laquelle elle est dsormais intgre. Ainsi va la vie, ainsi va l’Histoire.

Louis Jzquel
Rue de Roubaix, octobre 2004
Photos aimablement prtes par monsieur
Georges Sandoz

++++
LE BOUGUEN...Souvenirs : Quelques prcisions obtenues aprs la rdaction du texte initial.
Un habitant de la rue de Roubaix, vacu avec quelques irrductibles le 14 aot 44, apporte un tmoignage vcu qui permet de prciser certains points du rcit.
Les fusills de 1944 : Fin 43 ou dbut 44, l’occupant, envisageant une possible attaque de la citadelle brestoise par voie de terre, dcida de fermer, ct douve, par des murs de bton, les tunnels de la porte Castelnau et de l’abri ct Moulin Poudre (voir 1) .Ceci au grand dam des usags qui ne se sentaient plus en scurit dans un abri une seule issue. Consquence de cette dcision : l’accs aux douves par la porte Castelnau n’tant plus possible, les excutions eurent lieu dsormais dans le stand de tir, situ, non loin de l, l’intrieur des fortifications, o furent dresss les poteaux d’ excution. Le pre de ce tmoin, alors chef de bureau la mairie, lui a confi que l’occupant exigeait la prsence du maire de Brest, monsieur Euzen, ces excutions.
Les canons de D C A : En fait ces deux pices anti-ariennes, ainsi que les fumignes, furent enleves au dbut de l’anne 44 .Lorsque les premiers rfugis revirent, aprs la rddition le 18 septembre, pour constater le dsastre, ils aperurent un canon de 88, au blindage perfor la place qu’avait occup l’un des canons de D C A. Cette pice d’artillerie tenait sous son feu l’accs par Krinou et une partie de l’arsenal.
L.J.Juin 2005